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Professeur Manent, vous êtes très critique à propos de la construction européenne. Pourquoi?
Dans la dernière période, la construction européenne a pris une forme de plus en plus idéologique. Au lieu de développer la collaboration entre les nations européennes, on a procédé à la multiplication des institutions et des procédures qui homogénéisent, uniformisent et dénationalisent les nations européennes. On s'est au fond engagé dans une utopie : construire une «démocratie pure », détachée de tout peuple particulier. On veut construire une démocratie sans peuple. La conséquence de cette perspective est évidemment l'expansion indéfinie de l'Europe, son incapacité à se donner des frontières. Mais plus l'Europe s'étend, plus elle devient mécanique et superficielle. Plus les «institutions européennes » construisent l'Europe, et moins celle-ci existe !
Est-ce que l'Union européenne n'est pas démocratique?
L'Union Européenne garantit et même perfectionne une moitié de « la démocratie » : elle protège avec soin, avec zèle, les droits individuels. Elle élargit, si vous voulez, la liberté de l'individu. Mais elle restreint celle du citoyen puisqu'elle restreint le « se gouverner soi-même » qui est l'autre moitié de la démocratie. Elle vide de plus en plus de sa légitimité la nation, qui est le cadre d'exercice de la vie démocratique, de la délibération et de la décision sur la « chose commune ».
Ça vous l'expliquez par «le triomphe de l'idée que l'humanité va vers une unification nécessaire»...
L'idée que l'humanité va vers son unification nécessaire, c'est une idée propre à l'Europe, c'est « notre religion », si vous voulez. Ce n'est pas celle des autres grands protagonistes sur la scène du monde. Ni les Chinois, ni les Indiens, ni l'ensemble musulman n'envisagent l'unification de l'humanité à notre manière ! Ce qu'ils voient, ce qu'ils espèrent en tout cas, c'est qu'ils sont en train de mettre un terme au règne occidental, aux « traités inégaux ». Le monde qui se dessine est un monde qui répartit de plus en plus la puissance entre quelques grands blocs. Ce qui fait d'ailleurs que ce monde sera de plus en plus difficile à ordonner.
Une vieille idée libérale dit que l'uniformité est soeur du despotisme...
Oui, l'idée d'un monde unifié où les hommes font tous la même chose et se ressemblent est pour moi une idée cauchemardesque. Le tourisme est d'ailleurs en train de pousser la planète dans cette direction. Mais cette tendance est contre-battue par la fragmentation politique, qui est heureusement insurmontable. La séparation des groupes et nations, c'est évidemment un facteur de discordes et de guerres, mais c'est aussi la condition de la diversité et de la liberté.
Les Etats-Unis ont embrassé cette idée aussi?
Les Etats-Unis en effet ont embrassé une certaine version de l'utopie démocratique et mondialiste. Mais avec une différence importante par rapport à l'Europe : ils gardent un sentiment très vif de la spécificité des Etats-Unis, ils veulent préserver leur souveraineté et d'ailleurs aussi leur prééminence mondiale, ils n'envisagent pas une seconde de se fondre dans une humanité gouvernée par des institutions internationales. Ils peuvent faire de grosses bêtises, mais ils ont cette supériorité sur nous Européens de rester une nation au sens complet du terme.
Vous répétez souvent qu'il est difficile d'être ami de la démocratie, mais c'est nécessaire...
L'intention démocratique est juste et noble: réunir le plus grand nombre possible d'êtres humains dans une communauté où ils exercent leur commune humanité selon des droits égaux. Mais, comme tous les régimes politiques, la démocratie a sa pente, qui l'entraîne vers l'exagération de certains de ses traits. Tocqueville pensait que la démocratie tendait à être emportée par un désir excessif du bien-être matériel et par une passion de l'égalité qui entravait l'aspiration à la grandeur. Aimer la démocratie, c'est essayer de corriger ses défauts plutôt qu'encourager ses vices ...
L'Europe a-t-elle oublié son passé?
Les Européens ne cessent pour ainsi dire de rétracter leur être, jusqu'à la négation d'eux-mêmes, jusqu'au suicide démographique et moral. Ils y trouvent un plaisir pervers, comme si la négation d'eux-mêmes comportait une sorte de supériorité morale.
Qu'est-ce que le christianisme a donné à l'Europe?
Je crois que le courant le plus profond de l'histoire européenne, depuis la cité grecque, c'est l'effort pour parvenir à une forme de vie qui réunisse la communion et la liberté. A cette perspective civique, le christianisme a donné une extension pour ainsi dire infinie puisque la communion chrétienne entend réunir, dans la liberté des enfants de Dieu, la somme totale de tous les êtres humains. Les Européens ont ainsi été sollicités par deux versions de la communion et de la liberté, deux versions qui parfois allaient dans le même sens, et parfois entraient en conflit. De cette interaction est née la forme politique propre à l'Europe, à savoir la nation. Il n'y a de nation proprement dite qu'en Europe - et bien sûr dans les prolongements américains de l'Europe -, et il n'y a donc de nation que chrétienne. La définition de l'Europe est d'être non pas un « club » mais une assemblée de nations chrétiennes - si vous préférez, de nations « à marque chrétienne ».
L'Islam est-il compatible avec la démocratie?
C'est une immense question. Je crois qu'il faut éviter les propositions générales du genre « l'islam est, ou n'est pas, compatible avec la démocratie ». La vérité est que nous ne savons pas. Ce qui me frappe personnellement, c'est que le monde islamique s'est toujours perçu sur le mode « impérial ». Il n'a pas élaboré de forme politique « intermédiaire » qui permette de se gouverner comme une partie indépendante du grand Tout musulman. Il n'a pas élaboré l'équivalent de la nation européenne. Le problème de l'islam, c'est moins la démocratie comme telle que la condition de possibilité de la démocratie, à savoir la nation.
Vous êtes toujours contraire à la Turquie en Europe?
La Turquie est une nation nombreuse, fière, ambitieuse, qui sait tout subordonner à la grandeur de son être national. Introduire une telle nation, qui est une nation impériale, qui est si soucieuse de sa puissance et de son influence, introduire une telle nation au milieu de nos nations européennes si peu sûres d'elles-mêmes, si intimidables, si soumises, si pressées de capituler devant tout adversaire tant soit peu résolu, ce serait une pure et simple folie. Dès l'instant que la Turquie serait entrée dans les conseils européens, elle en serait la maîtresse.
Qu'est-ce que vous désirez pour l'Union européenne? Une fédération comme les États-Unis?
Je ne crois pas que nous ayons besoin d'un « plan d'architecte » méticuleusement dessiné. Ce qui importe, c'est que, par des actions communes de nos nations, nous faisions progresser parmi nous le sentiment d'un destin politique commun. Le plus important à mes yeux, c'est de faire émerger une « perspective européenne » sur le monde, une perspective à l'élaboration de laquelle participeraient les nations européennes qui le souhaitent. Elaborer sérieusement une perspective européenne sur la question israélo-palestinienne par exemple, une perspective sérieuse et que nous proposons et défendons méthodiquement,ce serait beaucoup plus important, et cela ferait exister l'Europe beaucoup plus efficacement, que tout notre fatras de «règles et directives communes ».
Est-ce que un ministre européen des affaires étrangeres serait utile?
Nous avons déjà l'excellent Monsieur Solana. En dépit de toute l'activité qu'il déploie, son utilité est exactement égale à zéro. Pourquoi? Parce qu'il représente non pas une politique européenne commune, mais le plus petit dénominateur commun entre les politiques des différentes nations européennes.
Pour terminer, quel est le problème le plus préoccupant pour l'Europe aujourd'hui?
Elle n'a plus d'être politique. On dit qu'elle n'a pas d'âme. Plus grave est qu'elle n'a pas de corps ne sait pas, ni ne veut savoir où sont ses frontières. |