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Au premier regard, la Roumanie présente le nombre le plus impressionnant de procès intentés aux anciens communistes de toute l'Europe de l'Est. En même temps, une loi de déconspiration de la Securitate a été votée et elle continue à être améliorée, alors qu'une loi de lustration est en train d'être adoptée.
L'examen de ces stratégies démontre pourtant une justice à demi-mesure, due principalement à la continuité de l'activité politique des anciennes élites communistes et des anciens collaborateurs de la Securitate. Un trait qui se dégage de l'examen des procès roumains est que, contrairement à leur rôle supposé clarificateur sur l'histoire récente, ils ont eu l'effet de fermer le débat sur la nature du communisme. Incriminant seulement le dictateur déchu et ses plus proches collaborateurs, les procès ont exonéré l'appareil géant qui avait rendu possible le régime Ceausescu. Quant à la loi de déconspiration de la Securitate, sa forme actuelle garde encore la distinction entre "police politique" et "service d'informations", fait qui maintient vif un faux historique, exonérant une partie de cette institution du rôle joué dans la répression.
En même temps, le contrêle de facto que le SRI détient encore sur une partie des archives, la politisation du Conseil d'Etude des Archives de la Securitate et la non publication des organigrammes et des listes des officiers de Securitate rendent difficiles la transparence et une compréhension globale sur le fonctionnement du principal instrument répressif du régime communiste. "L'acte normatif qui a donné naissance au Conseil est lui-même un compromis entre des intérêts opposés et inégalement représentés. Il en est résulté une loi vague, prolixe, n'exprimant pas une volonté ferme et clairement discernable un échec dans sa mission de clarification morale de la société".
Une raison pour cette justice à demi-mesure a été le complexe réseau de dépendances entre le nouveau pouvoir en place et les institutions répressives de l'Etat communiste. La continuité des anciennes élites dans la vie politique post 1989 nous a mis face un paradoxe : ceux qui étaient censés juger le communisme étaient eux-mêmes des communistes. Les accusés dans différents procès liés à la répression et les détenteurs du nouveau pouvoir avaient été collègues dans le Comité Central, ou dans d'autres organes dirigeants du parti. La négociation de la révolution, entre l'échelon marginalisé de la nomenklatura du parti et l'armée et la Securitate, a rendu les choses encore plus complexes. Les dirigeants des représailles anti-révolutionnaires sont devenus après la fuite du dictateur des partisans de la révolution. Ce contexte a fait que, non seulement l'analyse du communisme a été occultée lors des procès, mais aussi les circonstances de la révolution même sont restées obscures jusqu'à présent.
La présence de nombreux cadres communistes et de nombreux informateurs et recruteurs de la Securitate dans les structures postcommunistes de pouvoir ont empêché l'adoption d'une loi de lustration et l'adoption d'une loi de déconspiration qui assure l'accès libre aux archives et la transparence sur l'histoire de la Securitate, sur l'envergure de son rôle répressif et sur l'envergure de la collaboration de la population roumaine avec cette institution répressive.
Mais l'effet le plus important de l'initiation de toutes ces stratégies à succès mitigé a été l'ouverture, au sein de la société roumaine, d'une boîte de Pandore de questions sur la signification des quatre décennies communistes. Malgré les efforts que l'on a montré plus haut de cloisonner le débat, la justice politique, comme toute institution, a une vie propre qui échappe parfois aux desseins de ces initiateurs. Les dossiers ne cessent pas à se rouvrir, les archives deviennent accessibles, les débats publics ne perdent pas leur ampleur. Gérer le passé n'est pas un événement, c'est un processus, en occurrence, long et complexe. |