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Le séisme politique qui, en 1956, a ébranlé le pouvoir communiste en Pologne et en Hongrie, a eu en partie pour origine le mouvement d'abord invisible d'une plaque tectonique. En effet, alors que le XXe congrès du Parti communiste d'Union soviétique, réuni dans la deuxième quinzaine de février 1956, allait se terminer, ses 1436 délégués furent convoqués en séance secrète pour entendre Nikita Khrouchtchev - le chef du communisme soviétique et international - prononcer un «rapport secret» qui fit brusquement bouger l'énorme plaque tectonique du totalitarisme soviétique.
Le 31 décembre 1955, le Politburo avait chargé une commission d'établir les causes de la répression stalinienne contre des membres du Comité central. Ayant accès à de nombreux documents, elle établit un bilan de la répression politique en Russie-URSS : de 1900 à 1913, 4 000 condamnations à mort ; de 1921 à 1953 : 15 millions de personnes au Goulag, entre 800 000 et 1 200 000 fusillées - dont environ 700 000 en 1937-38, et 175 000 militaires entre 1941 et 1945. Présenté le 9 février 1956 devant le Politburo, le rapport de la commission suscita une forte discussion. Les complices les plus proches de Staline - Molotov, Vorochilov, Kaganovitch - refusaient que l'on évoque ces crimes devant le congrès. Les plus jeunes étaient effarés de ce qu'ils entendaient. Khrouchtchev tira les conclusions : « Nous avons tous travaillé avec Staline, mais ceci ne nous engage pas. Maintenant que les faits ont été établis, il faut parler de Staline, sinon nous justifions ces faits. […] Nous n'avons pas honte. » Et c'est avec le même cynisme qu'il occulta, dans son rapport, l'essentiel des informations livrées par la commission.
Le « rapport secret » eut deux objectifs visibles. Il consista d'abord à envoyer à la nomenklatura - 7 millions de communistes et 18 millions de komsomols - un message simple, excellent moyen pour Khrouchtchev de consolider son pouvoir : désormais, la terreur ne vous sera plus appliquée et vous pouvez profiter tranquillement de vos carrières et de vos privilèges. A moyen terme, l'opération visait à réactiver la figure mythique du « bon » Lénine et à la découpler de celle du « mauvais » Staline, afin de redonner une pseudo-légitimité au mouvement communiste ; elle rencontra un grand succès et ses effets se font sentir encore aujourd'hui, comme l'ont montré les réactions à la publication du Livre noir du communisme. Mais cette manœuvre politique de grande portée reposait sur d'énormes impostures. Ainsi Khrouchtchev ne prononça jamais les mots « meurtre » ou « assassinat », mais usa du langage euphémisé de la bureaucratie criminelle des systèmes totalitaires. Autre imposture, l'absence de la société parmi les victimes réhabilitées : pas un mot sur le Goulag, sur la collectivisation forcée, sur la famine organisée de 1932-33 en Ukraine, et leurs millions de victimes ; Khrouchtchev rappela bien les déportations de masse de 1944-45 - 520 000 Tchétchènes déportés du au février 1944, la plus grande opération de déportation de l'histoire -, mais le général du KGB Ivan Serov, responsable de l'opération, trônait à la tribune du congrès. En outre, les quelques chefs communistes dont il proposa la réhabilitation avaient été les bourreaux de la Sibérie et de l'Ukraine lors de la collectivisation forcée au début des années 1930.
Mais le comble de l'imposture concerne Khrouchtchev lui-même. Chef du parti de la région de Moscou en 1935-1937, puis de l'Ukraine à partir de janvier 1938, et de la Pologne orientale occupée par l'Armée rouge en septembre 1939 et soviétisée, il portait la responsabilité de la déportation au Goulag de centaines de milliers de femmes et d'enfants et de la fusillade de dizaines de milliers d'hommes. Or il n'en souffla pas un mot. Le « bon bonhomme » Khrouchtchev qui fut reçu amicalement aux USA en 1959 et triomphalement en France en 1960 était un criminel contre l'humanité qui aurait mérité de figurer au banc des accusés d'un tribunal de Nuremberg. Mais il n'en fut rien.
Le « rapport secret » visait précisément à auto-amnistier l'ensemble de la caste dirigeante des crimes de la période stalinienne. La meilleure preuve en est que tous les principaux chefs, y compris les plus assassins, furent maintenus en place ou connurent des promotions. Ainsi, Ivan Serov, l'adjoint de Khrouchtchev en Ukraine et le responsable des grandes déportations de masse des années 1939-1945, fut promu président du KGB ; et c'est lui qui vint en personne à Budapest organiser l'écrasement de la révolution hongroise. A plus long terme, il s'agissait d'organiser une amnésie sélective et collective en établissant un nouveau cadre mémoriel et historien qui assurât la pseudo-légitimité du régime. Plus encore que le crime, le mensonge a été la marque du communisme.
Après la période de prise du pouvoir et de guerre civile, puis celle de Staline et du totalitarisme de haute intensité, le « Rapport secret » a inauguré une phase de totalitarisme de basse intensité. Certes, les logiques totalitaires - monopoles du pouvoir, de l'idéologie et de la production/distribution des biens matériels, expansionnisme du système - y ont été respectés et les institutions et les hommes qui en assuraient le fonctionnement sont demeurés en place. Cependant, trois caractéristiques ont été abandonnées : le rôle du leader charismatique, la dimension de religion politique acquise par l'idéologie - même si se maintinrent jusqu'au bout la censure et les rituels de la langue de bois et des grandes parades -, et la terreur de masse - même si la peur demeura une constante de la psychologie collective soviétique et fut régulièrement réactivée, et ce dès novembre 1956 en Hongrie. Cet abandon suffit à mettre le feu aux poudres en Pologne, prélude de la révolution hongroise. Bierut, chef du PC polonais, était mort le 12 mars d'une crise cardiaque après avoir lu le « Rapport secret » ; la direction soviétique se rendit à Varsovie pour les obsèques et eut de longues discussions avec ses homologues polonais. Khrouchtchev expliqua que « Staline n'était pas un ennemi », mais « un homme cruel qui était convaincu que toute sa cruauté, son injustice, ses abus, tout ce qu'il a fait était dans l'intérêt du parti », et que là résidait « la tragédie ». Excédé, il finit par lâcher : « Je ne sais pas, le diable sait comment expliquer pourquoi il y a eu tant de morts. » Etonnante réponse de la part d'un athée convaincu. Mais le fait qu'il ait, en dernière analyse, évoqué le Diable lui redonne une sorte d'humanité. Savoir que le Diable existe et qu'il est partout, c'est déjà retrouver son humanité.
Discour prononcé au Memento Gulag 2006 (la Roche sur Yon, Vendée, France) |